Chronique · 5 min · 9 juin 2026
La fin du parfum genré, et ce que l'unisexe change vraiment
Comment la niche contemporaine a cessé d'écrire pour un sexe, et pourquoi la composition s'en trouve recomposée

Le rayon parfumerie classait encore les flacons en deux colonnes il y a vingt ans. À gauche les fleurs et les poudres, vendues aux femmes. À droite les bois, les cuirs et les fougères, réservés aux hommes. Cette grille a presque disparu des maisons indépendantes. La majorité de la niche contemporaine ne mentionne plus aucun genre, ni sur le flacon ni dans la fiche produit. Le changement n'est pas cosmétique. Il atteint la formule elle-même, la liste des matières et la manière de les doser.
Les distributeurs parisiens le constatent sur leurs présentoirs. La mention masculin ou féminin a reculé jusqu'à devenir marginale. Le Labo, Byredo, les Hermessences de Jean-Claude Ellena vendent une matière et une humeur, pas un sexe d'acheteur. Cette disparition n'efface pas les différences de peau ni de goût. Elle déplace la décision vers la personne, et hors de la grille du commerce. Le porteur choisit. Le rayon ne choisit plus pour lui.
Une grille héritée du commerce, pas de la peau
La séparation masculin féminin n'a jamais reposé sur la chimie. Elle vient du commerce du dix-neuvième siècle. Les eaux fraîches et les fougères, codées viriles, se vendaient chez le barbier. Les bouquets floraux et les poudres allaient au rayon des dames. La rose, le jasmin et la tubéreuse passaient pour féminins. Le cuir, le vétiver et le tabac pour masculins. Aucune molécule ne porte pourtant de sexe. Le linalol sent la lavande sur toutes les peaux. La distinction servait la vente, pas la matière.
Les grands classiques contredisaient déjà la règle. Shalimar mariait la vanille et le cuir en 1925. Bandit, signé Germaine Cellier en 1944, imposait un cuir dur et amer à une clientèle féminine. La frontière cédait dès qu'un nez la poussait. Le marketing la redessinait ensuite sur le flacon et dans la publicité, comme un argument plus que comme une vérité de la peau.
1994, le basculement CK One
CK One a fait d'une marge un marché. Calvin Klein lance en 1994 un agrume vert et musqué, présenté dans un flacon de verre dépoli proche d'une bouteille de pharmacie. La campagne réunit des mannequins des deux sexes autour du même jus. Le produit dépasse vite le million de flacons par mois aux États-Unis. La parfumerie comprend alors qu'un genre commun n'est pas un compromis tiède entre deux camps. C'est un territoire neuf, avec ses propres codes et son propre public.
« Je ne compose pas pour un homme ou pour une femme. Je compose une odeur, et je décide ensuite à quelle concentration la rendre lisible sur la peau. Le genre est une étiquette ajoutée à la fin, jamais une contrainte de départ. »
Le client a changé avant les marques
La demande a précédé l'offre. Les études de marché des années 2010 montrent une clientèle plus jeune qui refuse de se faire assigner un rayon. Aux États-Unis comme en Europe, la part des acheteurs déclarant porter indifféremment des jus dits masculins ou féminins n'a cessé de monter. Les maisons de niche, plus souples que les grands groupes, ont répondu les premières. Sans réseau de grands magasins à ménager, elles pouvaient retirer la mention de genre sans risquer leur distribution.
Cette liberté tient aussi à l'échelle. Une marque indépendante lance quelques centaines de flacons par référence, pas des millions. Elle peut viser un goût précis plutôt qu'un segment démographique large. Le parfum n'a plus à plaire à la moitié d'une population. Il lui suffit de trouver les peaux qui le portent. Le genre, dans ce calcul, ne sert plus à grand-chose.
Ce que l'unisexe change dans la formule
Composer sans destinataire modifie le travail du nez. La formule genrée s'appuyait sur des accords codés. Un féminin classique posait une fleur blanche en cœur et des aldéhydes en tête. Un masculin classique alignait lavande, mousse de chêne et bois. Retirer le code oblige à chercher l'équilibre ailleurs. Les maisons de niche augmentent la part des matières neutres. Les muscs blancs, l'iris, l'ambre et les bois ambrés servent de socle commun. La pyramide se resserre autour de notes qui ne déclenchent aucun réflexe d'attribution.
Certaines compositions poussent la logique jusqu'à l'abstraction. Molecule 01, sorti en 2006, ne contient qu'une seule molécule de synthèse, l'Iso E Super, sans aucune note reconnaissable. Rien à genrer, car rien à nommer. La concentration devient alors un outil plus décisif que la note. Un même accord rendu en extrait pèse autrement qu'en eau de toilette. Le retour récent vers les fortes concentrations accompagne ce déplacement. La matière prime sur le destinataire, et le dosage règle sa lisibilité sur la peau.
Declination in Black illustre la méthode. Le jus joue un cuir fumé et une résine sombre sans rattacher l'ensemble à un camp. La série entière fonctionne par couleurs, jamais par sexe. Chaque déclinaison porte un nom de teinte et laisse l'odeur parler seule. Le système de nommage remplace la mention de genre par une logique visuelle, neutre par construction.
La niche écrit sans destinataire
Les catalogues indépendants assument la logique jusqu'au titre. Don't Call Me Oud, chez Epico, désamorce d'emblée l'attente virile que la note d'oud traîne depuis vingt ans. Le nom signale le refus du code avant la première vaporisation. Chez Wesker, Eau de Mystique avance un encens minéral que rien ne range dans une colonne. Ces compositions ne cherchent pas un public mixte par prudence commerciale. Elles partent d'une matière et la laissent décider de sa lisibilité sur chaque peau.
Ce refus du code ne se limite pas aux titres provocants. Il guide aussi le choix des matières premières. Un oud peut servir une composition douce et lactée, loin du cuir fumé que la convention lui réserve. Une rose peut soutenir un accord boisé et sec sans virer au bouquet. La niche utilise les ingrédients à contre-emploi de leur réputation genrée. C'est là, dans l'usage des matières plus que dans les slogans, que se mesure vraiment la fin du parfum genré.
Le mouvement rejoint une question plus ancienne, celle du nez et de sa signature. Quand l'auteur prime sur la cible, le genre cesse d'être un cahier des charges. Il devient une variable parmi d'autres, au même rang que la rémanence ou le sillage. La fiche produit perd une ligne. La composition gagne une liberté.
Porter sans signaler
L'unisexe ne supprime pas les préférences. Une peau garde ses affinités, un porteur ses habitudes. Il retire seulement l'autorisation imprimée sur la boîte. Le parfum redevient un choix individuel, mesuré à la peau et non au rayon. La niche contemporaine ne vend plus une identité prête à enfiler. Elle propose une matière et laisse la personne en faire ce qu'elle veut. C'est moins une mode qu'un retour à ce que Jicky savait déjà en 1889.
L'auteur
El guehoudi Iliasse
El guehoudi Iliasse fait partie d'EOTRA, maison de distribution de haute parfumerie de niche. L'équipe sélectionne les marques du catalogue et signe les chroniques de ce journal, des notes de matière aux portraits de maisons.
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